"Gardiens" ou "Protecteurs" courroucés du bouddhisme tibétain
par Marc Bosche
Mahakala Bernatchen, un des principaux protecteurs courroucés du panthéon traditionnel du tantrisme bouddhique
Même si elles sont des symboles profonds par ailleurs, j'ai souvent l'impression que les images du panthéon tantrique ont au moins quelque chose en commun avec leurs avatars plus modernes de la BD américaine : les Iceman, Silver surfer, Batman et autres gentils et méchants super héros. Ces images-là ont été proposées à des enfants et des préadolescents en quête d'identité et de confiance en soi, craintifs face à un monde d'adultes qui les impressionne. Peut-être la situation des tantrikas aujourd'hui n'est pas totalement différente, avec une société technologique, compétitive et complexe qui tend à les rejeter vers les marges. Alors pour ne pas se sentir trop petits et vulnérables sortent-ils (au sens figuré) leur Yamantaka de sa housse, ou leur Mahakala de sa naphtaline et s'offrent-ils un "jeu de rôle" tantrique, comme d'autres se rassurent en s'identifiant avec le personnage fragile qui peut devenir Spiderman en un tour de passe-passe, ou avec quelque super héros de jeu vidéo qui fait quotidiennement des prouesses sur son écran de XBox 360 ?
Non, ce n'est pas ainsi, ce n'est pas si simple. D'abord il y a de nombreuses divinités paisibles dans le tantrisme bouddhique, souvent de couleur blanche, comme Tchenrezigs (Avalokitésvara). Ces divinités ne posent pas particulièrement de question délicate quant au sens de leur pratique qui est, semble-t-il, d'inviter à l'apaisement. Il existe aussi des divinités d'autres couleurs ou d'autres expressions qui représentent la transformation des énergies plus passionnelles au cours du processus de méditation. Mais loin de nous l'idée de jeter la moindre ombre sur ces pratiques qui peuvent tout à fait se justifier en écoutant attentivement ce que les pratiquants eux mêmes ont à en dire.
Les questions se posent plutôt pour les protecteurs courroucés, qui peuvent être, par exemple, représentés de couleur noire et entourés de flammes, et qui constituent généralement le troisième refuge des tantrikas bouddhistes. Alors que dans les autres véhicules du bouddhisme on prend refuge dans le bouddha, son enseignement et sa communauté spirituelle, dans le vajrayana ou tantrisme bouddhique le refuge peut s'accomplir dans le lama, la divinité de méditation (yidam) et le gardien ou protecteur courroucé, le Dharmapala.
Nous pensons que si des interrogations subsistent sur la manière qu'ont les disciples les plus investis d'envisager les pratiques du tantrisme bouddhique, ces questions doivent porter surtout sur ce troisième aspect particulier.
Sur
le blog d'Arnagala nous avons trouvé ce
bref extrait
qui suit, et qui porte sur la problématique des "protecteurs
courroucés", appelés ici Gardiens, et des ombres
possibles à leur pratique :
"A
la retraite d'Orléans, en 1994, Namkhai Norbu nous parla
longuement des "Gardiens". Ce
sont des Bouddhas censés
protéger les pratiquants. Mais s'adresser à eux
est,
pour diverses raisons, réputé être une
tache
dangereuse. Les pratiques qui
leur sont consacrées sont
donc longues et complexes. Après plusieurs années
de
réflexion sur la question, j'en vins à la
conclusion
que ces choses-là n'étaient pas pour moi. Certes,
je
sens la force des rituels, et j'apprécie de m'y plonger,
mais
cela reste une mise en scène symbolique, plus encore en ce
qui
concerne les Gardiens, les esprits et les rituels "violents"
ou magiques en général. Surtout, cela me touche
infiniment moins que les textes Dzogchen. Je décidais donc
de
ne garder qu'eux et, par respect pour Namkhai Norbu, qui nous
demandais de croire que ces gardiens n'étaient pas QUE des
personnifications mais aussi des personnes bien réelles, je
cessais d'aller à ses retraites. "
(C’est
nous qui soulignons.)
représentation de Mahakala
Alors quid de ces pratiques des protecteurs courroucés, appelés aussi gardiens (Dharmapala) ? Sont-elles inoffensives, ou peuvent-elles être "instrumentalisées" à d'autres fins que celles officielles de la "transmutation" et la "purification" des émotions négatives au cours de la méditation ?
Tout dépend des praticiens de ces images. Nous pensons que la plupart pratiquent avec bonne foi et dans une orientation bienveillante, nous n’avons d’ailleurs aucune raison de présupposer qu’il en soit autrement. Nous nous intéresserons donc ici à une marge très minoritaire de ces pratiques, celles accomplies par des personnes qui n'auraient pas un parfait équilibre psychologique et qui ont été décrites dans la page "perversion du lien". Nous avons imaginé que ces pratiques pourraient être utilisées par ces quelques personnes peu équilibrées au plan psychologique décrites précédemment comme violentes, ou violentes perverses, ou encore perverses narcissiques (voir la page Web du site consacrée à cette question). On a vu que selon les estimations disponibles environ 3% de la population est sujette à ce type de trouble du comportement, répartis à peu près à part égale entre hommes et femmes. En revanche il est impossible de savoir si ce pourcentage sera le même au sein du milieu du tantrisme bouddhique, en l’absence d’études sur cette population. La prévalence de ces comportements pathologiques pourrait être plus faible compte tenu de l’idéal bouddhiste de pacification des émotions perturbatrices. Mais elle pourrait aussi être plus forte, compte tenu du fait que les pratiques courroucées pourraient attirer particulièrement des sujets désireux de trouver un exutoire discret et socialement désirable à leurs pulsions. On le voit, il est bien difficile de déterminer une hypothèse raisonnable pour apprécier précisément la perversion du lien au sein des populations du tantrisme bouddhique.
Mais il y a une autre question à résoudre ici : la raison, encore moins la science n'admettent la moindre efficacité à ce type de visualisation de soi (auto visualisation), ou en face de soi, de personnages effrayants issus du panthéon du tantrisme bouddhique. Comme notre raison est ici -en quelque sorte - inopérante, nous proposons sur la présente page Web une hypothétique incursion dans l'imaginaire ombrageux de ces auto visualisations.
Il s'agit ici clairement d'un texte spéculatif (comprendre : de fiction spéculative). Nous décrivons ici des hypothèses librement. Et nous demandons à tous les pratiquants stables, équilibrés, bienveillants et sincères de ces pratiques, soit une écrasante majorité, de bien vouloir par avance nous excuser de cet imaginaire qui ne les concerne pas, mais qui désigne ici de rares incidents critiques éventuels, et leurs dérapages hypothétiques, puisque rien n'est donné à voir dans ce domaine des visualisations méditatives du tantrisme bouddhique.
Merci de lire ce qui suit sur cette page Web à la lumière de ces précautions.
Fiction ombrageuse
Quelle population serait directement concernée ? Ces questions concernent surtout peut-être les personnes qui ont beaucoup donné à ces pratiques des protecteurs courroucés, celles qui ont coupé sous leurs pieds l'herbe de leurs relations humaines antérieures suite à de longues retraites closes en groupe, qui ont renoncé à une sexualité assumée dans le cadre de vœux de chasteté prolongés, qui n’ont plus accès au monde du travail, et dont les projets personnels en société se sont délités au fil des ans dans l’environnement par exemple d’une lamaserie. C'est à dire qu’il n’y a qu’une très petite population concernée, elle pourrait par exemple être constituée en particulier de ces personnes qui se retrouvent comme coupées du monde dans lequel elles vivent à l'issue de 7 années de retraites closes, avec comme seul bagage résiduel ces auto visualisations. Ces 7 années de retraite collective sont composées en réalité de deux retraites successives de trois années et trois mois. La première des retraites collective comporte l’étude et la pratique quotidienne (pendant une heure et quart par jour) du rituel des protecteurs courroucés. Cette pratique de Mahakala sera approfondie en deuxième retraite où le protecteur Mahakala deviendra en réalité la divinité tutélaire des yogis pour une année de pratique intensive, quatre sessions de trois heures par jour. De même il faut rappeler ici que la question posée ne concerne parmi eux qu'une minorité de ces tantrikas offerts aux auto visualisations de protecteurs courroucés. Et peut-être un très faible pourcentage de personnalités ayant des tendances de violence perverse tentent vraiment de devenir des prédateurs indétectables de l'image subtile et de l'énergie des autres au travers de ces pratiques. Nous avons vu que le taux de prévalence de ces désordres serait d’environ 3% dans la population en général. Sur une population cumulée au fil des ans de cent drouplas issus de la deuxième retraite, seulement quelques-uns tout au plus pourraient alors être sujets à ces troubles du comportement.
Quel
serait alors le mode opératoire de ces déviances
comportementales ? En voici une esquisse
hypothétique :
au lieu de commettre des crimes, des abus ou des viols, ils
s'assoient dans leur chambre de yogi, et visualisent ces passages
à
l'acte sur les autres avec une extrême intensité
et un
détail méticuleux en se mettant en
scène de
manière dynamique avec la forme et les attributs du
Dharmapala
courroucé. Ces divinités himalayennes sont
pourvues
généralement d'armes tranchantes, de couperets ou
de
poignards, mais aussi de longues griffes et de dents immenses. Ces
attributs au lieu de rester des images symboliques, vides de
réalité,
de métaphores de la compassion comme pour la
majorité
des yogis deviennent pour le violent pervers des armes
visualisées
et à destination tournées vers les victimes qui
sont
simplement visualisées. Flamboyants de colère, ou
de
noire passion, les protecteurs courroucés tiennent un bol
rempli de chair ou de sang, et arborent fièrement autour du
cou des têtes humaines fraîchement
tranchées. Pour
la majorité des yogis cela symbolise la
transmutation
des agrégats au cours de la méditation, mais pour
le
violent pervers cela peut être le substrat d’un
scénario
de victimisation d’un tiers, victimisation avec des atteintes
visualisées à
l’intégrité de son
corps et de sa vie. Ce type de pratique ne tentera personne qui a des
tendances équilibrées, c'est-à-dire la
majorité
des pratiquants qui sont très conscients de ce type de
dérapages. Mais ce type de jeu de rôle macabre
peut
éventuellement devenir une véritable addiction
pour les
rares personnalités violentes dont le lien affectif et
social
est perverti.
Dans certaines circonstances conflictuelles ce
type de violence visualisée peut aussi à des
degrés
divers, et de manière heureusement temporaire, toucher des
groupes, dans une atmosphère de clôture,
d’émulation
et de fièvre religieuse, voire de crainte pour
l’avenir
communautaire. Se pose ainsi la question des pratiques rituelles
collectives sur commande en période de crise
intercommunautaire. A ce qu’on en lit elles ne sont pas
toujours très reluisantes lorsqu'il s'agit de guerres
internes
entre factions (conflit des karmapas par exemple, ou conflits entre
branches Guelugpa) ou d'enjeux sociopolitiques... Je me souviens
ainsi de ce vieux rinpoché malade lors de sa
77ème
année, il avait donné en guise d'explication :
"il
y a eu des souhaits négatifs". Nous étions en
plein coeur de la bataille des karmapas. Le challenger du karmapa
officiellement reconnu, challenger que soutenait indirectement le
vieux rinpoché, venait de recevoir quelques temps auparavant
des jets de briques à New Delhi de la part de moines issus
de
l'autre faction. Rien n'allait plus entre les deux factions, et selon
cette formule lapidaire : "il y a eu des souhaits négatifs",
le vieux lama sous-entendait peut-être que ses soucis de
santé
avait quelque chose à voir avec les rituels
courroucés
et les pratiques de groupes issus de la faction adverse. C'est en
tout état de cause ainsi que ses disciples l'ont
interprété.
Personnellement je découvrais, horrifié, que mes
camarades pouvaient même imaginer ces aberrations au sein
d'un
monastère bouddhiste.
Discuter de ce thème des
auto visualisations de protecteurs courroucés est sensible
et
parfois tabou dans les communautés du tantrisme bouddhique.
Il
pose en effet les questions sur le tantrisme à leur
extrême.
C'est ce qu'on appelle en sociologie la méthode des
incidents
critiques : on regarde ce qui ne va pas dans une organisation pour la
comprendre et l'analyser. Et effectivement cela ne veut pas dire que
rien ne va, ou que tout va mal.
Existe-t-il
des visualisations indiscrètes voire intrusives ?
De
la même manière que les parents ne prendront pas
le
risque d'exposer leur enfant à un pédophile,
même
s'il y a moins d'une chance sur cent de faire cette triste rencontre
au bord d’une route, le principe de prudence les incitera
à
éviter de prendre le moindre risque avec des groupes
tantriques aux effectifs parfois importants réunis dans un
même lieu. Car si cinquante, cent personnes ou davantage
habitent là, ou sont réunies pour un
évènement
exceptionnel, les probabilités de croiser le chemin d'un
violent pervers augmentent pour devenir significatives. Et le pervers
narcissique, en manque d'affection et doté de tendances
internalisées par sa pratique tantrique ciblera de
préférence
les sujets jeunes, à l'aspect agréable, au
contact
facile, à l'énergie disponible, c'est
à dire
plus probablement des enfants, des adolescents, des jeunes gens ou
des jeunes filles.
Ces personnes naïves répondront
volontiers au sourire qui leur est adressé, croyant
à
l'apparence vertueuse que confère une robe qui
évoque
le lamaïsme, ou le prestige de quelque école
initiatique,
sans se douter qu'elles deviendront les jouets non consentants, bien
involontaires, de la pratique tantrique unilatérale de leur
discret prédateur le soir-même dans la solitude de
sa
chambre. Le tantrika en mal de satisfactions se visualisera par
exemple en yabyum (union sexuelle) avec la personne
rencontrée
pourtant si innocemment, quand il ne la soumettra pas à ses
caprices de psychopathe ou de pervers accomplis sous la forme
d'images en mouvement courroucées et violentes avec la
visualisation explicite des coups de couperets, de griffes, de dents
ou de lance. Ces images dynamiques adoptent le protecteur
courroucé
comme avatar pour déculpabiliser leur auteur au sein de la
pratique bouddhiste, lever les inhibitions, et donner au yogi violent
libre cours à ses fantasmes retenus dans sa vie de
renoncement
et d’ascèse. Les 7 années de pratique
en ermitage
collectif donneraient, paraît-il, à ce type d'auto
visualisations une plus grande clarté et une
précision
accrue, l'esprit s'étant longuement
entraîné
à
ces exercices.
Ces pratiques ne sont pas supposées être
détournées sur ces voies erronées, et
sans doute
le sont-elles en effet très rarement. Mais que le yogi est
bien le seul à en juger : aucune police, aucune justice ne
viendra lui en faire reproche, et ces actes purement mentaux ou
abstraits ne sont pas considérés comme des
infractions,
des délits ou encore moins des crimes. A
l'extérieur
rien n'arrive, rien ne se voit, il ne se passe rien de tangible.
Cette liberté totale, cette absence de sanction de la part
de
la société, peuvent donc tenter certains,
heureusement
sans doute fort rares, dans cette regrettable direction...
Dans
cet exemple je n'ai bien entendu pas la prétention
d'épuiser
le sujet, mais de faire entrevoir ce type de
phénomène,
même si nous ne disposons pas d’un vocabulaire
adapté.
Les objections
Je
ne connais pas la nuisance subjective et encore moins objective que
pourraient représenter ces pratiques erronées
pour
leurs victimes. Selon la raison ordinaire, il ne devrait rien se
passer pour celui qui subit de type de visualisation,
puisqu’il
ne s’agit que d’images. Il m’a de plus
été
objecté que « la karma mûrit et
rétribue
sévèrement les adeptes aux pratiques
erronées ».
Personnellement je ne suis pas certain que cette sorte de justice
immanente (karma) punisse toujours les vilains ! Ce serait une bonne
nouvelle, et je veux croire au Père Noël. Pourquoi
pas,
en effet, une autorégulation au sein du système
tantrique lui-même. Excellente idée, mais un peu
idéaliste.
Les observations et imaginations précédentes
viennent aussi de discussions que j'ai eues avec des personnes qui,
sans se concerter initialement, ont reconnu avoir fait grosso modo la
même expérience avec un personnage aux pratiques
tantriques ambiguës au coeur d'une même
communauté
yogique. Ce sont surtout des femmes qui s'en sont plaintes, mais pas
exclusivement. Plusieurs de ces personnes ont connu des
difficultés
intérieures suite à un entretien houleux avec ce
tantrika qui a des fonctions dans cette communauté. Et il a
fallu à chacune de ces personnes plusieurs années
pour
dépasser ces difficultés intérieures
inédites
et sans réelle cause certaine, suite à un seul
entretien de quelques dizaines de minutes. Deux personnes m'ont dit
qui leur a fallu trois années pour sortir de ce sentiment
mêlé
de conflit intérieur, d'agitation et de
dépression qui
a fait suite à une interview où le yogi en
question
s'est mis en colère avec elles.
L'une de ces personnes
s'est ouvert de ses questions auprès d'un autre pratiquant
du
tantrisme qui connaît bien de l'intérieur la
situation
réelle de cette communauté. Il lui a
confirmé
ses intuitions, ajoutant que le tantrika en question était
"peu équilibré" et "misogyne" et
qu'il avait déjà fait de nombreuses "victimes"
parmi les femmes qui venaient régulièrement se
plaindre
du traitement moral désagréable qu'elles avaient
subi.
Le mode opératoire était toujours le
même
: au début le yogi établissait une relation
amicale,
cordiale, souriante, séduisante et personnelle avec chacune
de
ces personnes qui s'ouvraient de plus en plus et adoptaient ce
personnage comme leur guide spirituel. Puis, alors que ce processus
d'ouverture était bien engagé et que la personne
était
liée solidement par des liens subtils avec notre tantrika,
ce
dernier se mettait subitement en colère, faisait des
reproches
injustes et terribles à sa disciple, et mettait cette
élève
dans un état d'abattement et de conflit intérieur
qui
pouvait ainsi prendre plusieurs années pour se dissiper
lentement. Le tantrika s'en prenait surtout à des personnes
à
la périphérie de ce mandala de pratique
collective,
comme si cela lui permettait de moins avoir à craindre pour
lui-même de réplique voire de choc en retour.
Une solidarité autour des victimes apparaît
Ces
conversations sont très récentes autour de la
communauté que j'évoque, et reflètent
une
nouvelle prise de conscience. Auparavant un sentiment de honte, de
culpabilité et de responsabilité hantait les
victimes
qui imputaient à eux-mêmes et à leur
propre
"karma" ces difficultés intérieures
inopinées
et inexplicables. Leurs amis justifiaient ces difficultés
avec
"l'approche directe" du lama, la "purification du
karma", voire ses "moyens habiles" et son "activité
courroucée de compassion" et avec cette
« langue
de bois » dharma ne donnaient aux victimes aucune
réponse
satisfaisante.
C'est à partir du moment où les
victimes ont commencé à en parler entre elles,
puis un
peu autour d'elles, que les langues ont commencé
à se
délier, et que des anciens du système ont mis
aussi
leur expérience à leur service pour leur
permettre
d'étoffer leurs analyses.
Il a fallu admettre à
chacune de ces victimes que seul l'instant de dispute avec ce
tantrika ne pouvait pas expliquer la gravité et la
durée
du conflit intérieur qui en avait
résulté. Il y
avait certainement autre chose en filigrane qui avait agi. Mais quoi
? Et c'est en parlant avec des anciens, qui connaissaient bien ce
système tantrique que les victimes en sont
arrivées
à
ce qui est sans doute le coeur du sujet. Ce tantrika misogyne est un
spécialiste de Makalaha mais aussi d'autres protecteurs
courroucés du même lignage et il est notoirement
connu
au sein de sa communauté pour les utiliser au quotidien dans
ses relations avec les autres. Il a également fait la
deuxième
retraite de 3 ans où ces pratiques sont
enseignées en
auto visualisation, pendant plus d'une année de pratique
intensive, environ douze heures par jour.
Une surveillance
discrète s'est donc organisée à son
insu autour
de cet apprenti Mahakala au couperet peut-être trop
"affûté"
et aux griffes trop "pointues" ; les anciennes victimes
incitant leurs proches à bien l'observer. Et, en effet,
d'autres observations intéressantes, menées et
confrontées avec l'expérience de personnes qui
ont
effectué les deux retraites de trois ans, ont permis de
mieux
cerner ce mode opératoire, même si bien entendu il
est
impossible d'en reconstituer l'intériorité.
Récemment d'ailleurs une anecdote m'a montré que ces questions étaient partagées par d'autres. Un ancien du dharma me confiait récemment, sans que je l'y convie, qu'il avait rencontré récemment notre tantrika, adepte peut-être de la visualisation intrusive à griffes réelles, dans le petit temple communautaire. Il l'a vu regardant une jeune adolescente et a eu l'intuition m'a-t-il dit qu'il "voulait lui voler son énergie" (sic). Il a donc entrepris de lui adresser quelques paroles, prétexte pour déranger et interrompre le tantrika ; celui-ci sentant ce regard inquisiteur porté sur lui a changé d'attitude et a finalement laissé tranquille la jeune fille se détournant d'elle. Tout cela est-il illusion ? Sans doute, mais... Ces personnes se font-elles des idées ? Oui, peut-être... Chacun répondra à ces questions avec sa sensibilité et son expérience. L'intervenant que je viens d'évoquer en dernier a 25 ans d'expérience dans le bouddhisme de tradition himalayenne et en connaît bien les ficelles. Et j'ai ainsi tendance à penser que les personnes s'approchent inexorablement du vrai lorsqu'elles mettent patiemment en commun leurs expériences. Mais leur conclusion inévitable fait-elle encore peur à celles qui n'ont pas été victimes ? Et serait-ce pour cela que les 97% des adeptes sincères préfèrent encore ne pas voir ces 3% de réalité pathologique en face, préférant le confort de leurs jolies images d'Épinal et de leurs bouddhas dorés, à la vérité noire, cruelle et tranchante qui rôde solitaire et secrètement drapée peut-être sous la rassurante robe rouge ?
Difficile d’y croire, en effet
Le
débat ne fait que commencer, le sujet n'ayant
été
qu'effleuré. Et nous ne disposons pas du vocabulaire ni du
cadre de référence pour évoquer ces
"questions
invisibles"...
Quant à la critique des "abus"
en général, ce sont les femmes, en effet, qui
sont
montées en première ligne pour
dénoncer les
dérapages du tantrisme bouddhique : Victoria Trimondi
(l'ombre
du dalaï lama, écrit avec son époux),
June
Campbell (sur Kalou et sa vie très secrète), Tara Carreon
(auteure du site American Bouddha, avec son époux James,
avocat).
Et quand ce ne sont pas des femmes se sont les mouvements
associatifs représentant la minorité gay comme
celui
qui est à l'origine de l'intéressant site
britannique
FlameOut/Gurus, qui ont pris la parole pour protéger chacun
des abus commis au nom de la spiritualité.
Oui, les
lois protègent attentivement le citoyen. Mais dans le
domaine
de l'intrusion ou de la subjugation spirituelle, (si ces choses ont
le moindre sens) rien ne filtre, rien n'est visible, et il faudra aux
victimes faire valoir des droits plus tangibles en plaidant et en
prouvant la manipulation mentale, ou l'abus de faiblesse et
d'ignorance de personnes en état de sujétion
psychologique. Parfois l'absence de symptômes clairs,
visibles,
et de liens évidents de cause à effet, peut
réduire
les possibilités de se défendre en utilisant le
droit.
Et c'est sans doute pour cela qu'il faut craindre hélas les premiers suicides ou décès prématurés pour que des parents ou des proches osent porter plainte, se faisant assister de l'Unadfi, comme dans un autre cas récent, celui du Néophare plaidé en 2004. La loi Abou-Picard sur l'abus de faiblesse et d'ignorance de personnes en état de sujétion psychologique y a été appliquée pour la première fois.
Alors avant que tout drame n'ait lieu, les forums, les sites Internet et les livres peuvent utilement permettre aux victimes de faire valoir leur expérience et de la partager, puis de contenir les éventuels dérapages communautaires, et de prévenir les accidents regrettables.
Revenir à la réalité
Pour
ne pas prendre les choses trop à coeur, trop au
sérieux
on peut essayer de leur trouver une sorte d'esthétique : le
noir prédateur cruel, déambulant dans sa robe
intensément rouge, par les coursives glacées du
monastère, par exemple ! Il vaut mieux en faire un texte, un
conte, un livre, pour ne pas en faire un drame. C'est pour cela aussi
que le roman nirvana
actuellement en ligne sur le net raconte justement l'exposition d'un
prédateur au sein d'une lamaserie. Ce thriller à
tonalité fantastique évoque avec la
liberté de
ton romanesque ce sujet délicat, et tabou chez les
tantrikas.
En ouvrant le lien de "nirvana" ci-dessus,
j'ai retrouvé cet email qu'a envoyé Lhakdor,
assistant
et traducteur du dalai lama au Bureau de sa sainteté
à
Dharamsala, à l'auteur du roman, et qui traite aussi de ces
questions :
[Mc
Leod Ganj 176219, Distt. Kangra, H.P. India]
(Traduction
française)
[Ce courriel est présenté avec
l’aimable permission de son expéditeur.
Office of His
Holiness the Dalai-Lama]
03/09/2001, à 23h10
Cher
Dr. Bosche,
Merci de votre courrier du 17 Août [2001] et
de votre livre : « Le Voyage de la Cinquième
Saison
».
Votre lettre était très informative, et nous
lirons
votre livre. Je présenterai à
l’attention de Sa
Sainteté [le dalaï-lama] le contenu de votre lettre.
J’ai
également lu en entier le résumé en
anglais [de
huit pages très denses] à la fin de votre livre
et je
suis totalement en accord avec ce que vous avez écrit.
C’est
un signe clair de dégénérescence du
dharma [de
l’enseignement bouddhiste] que beaucoup aujourd’hui
ne
fassent pas d’effort sérieux pour comprendre
l’enseignement fondamental du Bouddha sur les Quatre
Vérités
[la souffrance, son origine, sa cessation et la voie juste], les Deux
Vérités [la vérité
conventionnelle &
la vacuité], la Compassion, la Bodhicitta
[l’esprit
d’éveil] etc. Ils n’ont pas de
motivation
personnelle pour étudier et comprendre
l’enseignement du
Bouddha.
Des personnes tendent à s’appuyer sur des
pratiques rituelles superficielles et essayent d’apaiser et
d’adorer des divinités et des protecteurs
[courroucés],
comme si toute bénédiction et toute
bonté
devaient venir de l’extérieur.
La signification
réelle du mot tibétain pour dharma est
Chö qui
signifie : transformer et changer sa propre attitude à
travers
la connaissance et l’attention. Tant qu’on ne fait
pas
d’effort personnel, même le Bouddha ne peut changer
notre
attitude. Dans les sutra [les textes] le Bouddha a clairement dit :
«
Je vous ai montré le chemin du nirvana et le nirvana
dépend
de vous. » C’est l’effort qu’a
toujours fait
Sa Sainteté [le dalaï-lama] : amener et
préserver
l’enseignement principal et le message du Bouddha. Ainsi il
est
devenu important de séparer l’enseignement
authentique
des clichés culturels dépassés.
Il y a
beaucoup à faire pour donner une éducation
adéquate
au public. Les gens sont si facilement induits en erreur par des
attractions séduisantes qui sont vides de contenu.
C’est
seulement avec le temps qu’on pourra discerner qui suit
sincèrement l’enseignement du Bouddha, et par quel
chemin les êtres vivants recevront de l’aide
— les
rituels ornementés et attractifs, ou bien le vrai sentier
des
quatre vérités, etc. tel qu’il a
été
enseigné par le Bouddha. Je suis certain que les gens
peuvent
apprendre beaucoup d’une expérience telle que la
vôtre.
La plupart des choses que vous avez écrites sont exactement
les mêmes que celles par lesquelles Sa Sainteté
[le
dalaï-lama] conseille les autres.
Avec mes meilleurs souhaits
et mes remerciements.
Votre sincèrement,
Lhakdor,
Religious
Assistant & Traducteur "
Fictions spéculatives par Marc Bosche, copyright 28 mars 2006. Textes sous licence Creative Commons (copie autorisée pour usage non commercial). L'éditeur ne peut assumer aucune responsabilité éditoriale pour les liens externes proposés, ne connaissant pas nécessairement les arrières plans et les contextes des sites vers lesquels ces liens pointent depuis la présente page. Le fait de citer ces sources externes ne signifie pas que l'éditeur soit en accord avec toutes les opinions exprimées par ces sites externes vers lesquels des liens pointent.

