Novalis
AVRIL.
On m’envoya à l’Hôpital Public afin d’y faire les analyses. J’étais dans une
période d’asthénie et d’épuisement.
Là, à cause d’une grève, je restai sans pouvoir
boire, allongé sur la civière. Sans nourriture depuis le matin, mais surtout
sans eau, mes dernières forces, déjà entamées par cette journée épuisante,
s’étaient donc enfuies.
Sur ma civière, entre veille et sommeil, je me
sentis partir, c’était donc cela la mort me dis-je, détaché. En effet sans la
moindre peur, ni la moindre douleur, je percevais un grand bien-être dans ce
hall d’hôpital, comme si je comprenais intimement que c’était un endroit utile.
J’étais lucide, et j’entendais distinctement et
précisément les conversations autour, et me souviens encore convenablement aujourd’hui
de leurs sujets. Il y avait de grands posters représentant des paysages d’îles
tropicales au mur. Je pressentais même le rayonnement d’une machine de
radiographie située à quelques mètres de moi. Mon pauvre corps ne réagissait
plus, et je me sentis en quelques instants m’élever à plus de deux mètres
au-dessus de mon corps. Il ne subsistait presque plus de lien avec lui.
Me voilà flottant comme un nuage d’or invisible
dans ce hall à haut plafond, au-dessus du faible corps abandonné, sans personne
pour s’en occuper, à cause de la grève du personnel.
J’étais donc en train de mourir ici, sans attirer
l’attention, et je partais uni à ce rayonnement doré et noble, à cette présence
« céleste », « sacrée », si bienveillante et consciente, mais diffuse et sans
doute invisible aux yeux des autres. L’expérience était réelle et pas
hallucinatoire, j’en avais la certitude.
Le temps passa, ou s’arrêta, mais je ne pouvais en
apprécier le cours, il me sembla que les instants se faisaient spacieux. Je
sentis que je venais de dépasser une limite, de franchir un point de
non-retour...
Il me fallait suivre cette réalité rayonnante,
joyeuse, paisible, tranquille, unifiée et douce dans ses « mondes », peut-être,
dans son propre voyage, me fondre en elle, m’y dissoudre, ou m’y adjoindre
comme un peu de sa lumière, et laisser ce corps et cette vie désormais.
Cette lumière d’amour, d’une qualité pas tout à
fait « terrestre », était donc une des clés de vie. Car même mourant dans mon
corps, j’étais toujours bien vivant dans ce plan subtil, et comme heureux de
l’être.
Ayant imprégné discrètement mon corps, sa matière
organique, ce rayonnement ineffable, inconditionnel, non référentiel, cette
énergie de grand respect et de haute valeur, avait donc donné à l’humain que
j’avais été sa véritable humanité, en lui étant prêté pour la durée de son
existence...
Je pouvais ainsi me reconnaître dans cette parenté,
et apprécier ce que j’étais : un être mis au monde par le soin ou par
l’entremise de ces présences plus conscientes et plus parfaites, ou plutôt de
cette présence singulière, une, silencieuse, lumineuse et presque placide...
À la fois un peu matière, mais aussi un peu énergie
et un peu esprit, le nuage doré et diffus était-il aussi un artefact, une
bouffée de vitalité profonde libérée par un art ou une science de la vie qui me
dépassait ? Impossible de le savoir. C’était un peu de moi qui retournais vers
cela ou plutôt vers Celui-ci.
Mais qu’elle fût naturelle ou qu’elle fût produite
par une « science-art-sagesse » extra ou supraterrestre, la majesté de cette
douceur était celle d’une conscience beaucoup plus vaste et bien plus évoluée
que la mienne.
Voilà ce que je découvrais à ma manière. Pour moi
aussi, ce départ de la lumière de la conscience hors du corps, signifiait la
fin de ma vie physique. Mon espace et mon temps humain étaient caducs ici, dans
cette ouverture et cette lumineuse absence de forme fixe.
Je n’avais pas d’émotions à ce sujet, même pas un
regret, juste une évidence. La compréhension était claire. La pensée, très
vigilante et paisible. Il ne pouvait pas s’agir de schizophrénie, il n’y avait
d’ailleurs pas de souffrance, ni de distorsion de la perception. La réalité
était perçue de manière assez complète et l’image de mon corps n’en était pas
affectée.
Il ne s’agissait pas non plus d’un de ces
phénomènes d’autoscopie où des malades mentaux se voient parfois eux-mêmes à
distance, je ne percevais aucune dépersonnalisation, étant au contraire
vraiment présent en ces instants qui semblèrent s’étirer...
Enfin il ne s’agissait pas d’autosuggestion,
visiblement, puisque moi qui étais bouddhiste, je ne trouvai là aucune
confirmation tangible de mes croyances. Nul bouddha blanc, rouge, vert ou bleu,
ne m’attendait au-delà de ma vie humaine !
Quant à la doctrine de la réincarnation, à laquelle
j’avais pourtant adhéré depuis longtemps, je n’en eus aucune confirmation,
aucun indice, en ces instants... Il me fallait donc accueillir une évidence
spirituelle sans étiquette, plus universelle, et très libre de mon propre
conditionnement religieux.
Enfin je n’arrivai ni au paradis, ni en enfer, ni
dans un purgatoire ! J’étais, tout simplement, un peu de cette énergie «
lumineuse », qui avait été immergée, incarnée dans cet aimable et fragile corps
de chair.
Elle rejoignait cette vaste lumière, sans visage,
et cependant consciente à trois cent soixante degrés, de tout l’espace
autour... Une bien belle rencontre, ma foi.
Mais un frémissement s’empara de moi : partir ou
revenir, à nouveau la question se posait, et ce fut revenir qui m’attira vers
le corps en bas, je retrouvai la conscience, revivifié, allongé sur la civière.
Deuxième expérience de mort imminente, trois mois plus tard. Je suis alors en période contemplative à la maison, dans une campagne paisible.
JUILLET.
Les heures du milieu du jour sont encore au zénith. Je m’étends sur le tatami.
La relaxation qui ouvre les portes de l’attention et du regard intérieur
s’élève. Le souffle se ralentit. Le monde semble diaphane et les aiguilles de
la pendulette sont comme arrêtées. Une brise flâne par les volets entrouverts.
Quelque chose se passe.
Un oiseau s’agrippe sur le chambranle de la
fenêtre, et lance son chant : surprise. Il volette dans la chambre et, quelques
instants, se pose sur ma mince couverture. Je sens ses petites pattes sur moi,
à travers le coton blanc, et je ne bouge plus. Il chante ! Il chante dans ma
chambre, perché sur moi !
J’aimerai garder ces moments, les voir s’étirer, et
y faire, moi aussi, mon nid. Mais le temps attire ce visiteur ailé, qui
s’envole et, mû par le phototropisme du soleil, jaillit vers le ciel pâle des
chaleurs estivales.
Le fil de ce rendez-vous avec les anges du
bien-être continue cependant. Le principe conscient se meut alors. Comme
soulevé par une activité qui lui serait propre, il s’immobilise au-dessus de
mon corps. Ce dernier est à la fois sous le charme protecteur de cette nuée
d’or tactile qui stationne à un mètre au-dessus de ma forme physique, allongée
paisiblement sur ce lit blanc.
La conscience est donc à la fois dans ce halo
pailleté, et dans ce corps qui a un lien avec lui.
On dirait que la sagesse de mon corps s’en est
extraite pour quelques instants.
Je les contemple, intérieurement, depuis mes
membres assoupis, comme un spectateur rivé à son balcon.
Dois-je partir ? Ma vie est-elle achevée ? Les
heures et les jours ont-ils trouvé ici leur achèvement ?
Il me semble communiquer avec ce champ de
conscience lumineuse, là, juste à portée de moi. Il se peut que ce soit une
sorte de leçon.
La vie est ici dissociée en sujet de lumière et en
corps organique, afin de me montrer que nous ne sommes pas vraiment cette
évidence de machine biologique pensante. Autre chose s’est mêlée, à nous
humains, et nous donne la capacité de vivre. Ce corps de lumière sans forme qui
luit au-dessus est doté des caractères de la sensibilité, et peut-être d’une
certaine « connaissance ».
Mais que sais-je, après tout, de la connaissance ?
Rien de plus que cela : il est à la fois une essence de soi, et un aspect
personnalisé d’une Humanité interdépendante et unie, de l’intérieur.
Il appartient aux autres, mais il m’est
personnellement accessible. Il est mon identité la meilleure sans doute, mais
il est aussi le messager des autres, car eux aussi partagent cette sagesse et
ce regard sans visage.
Bien sûr je reconnais la métaphore que les
Chrétiens, par exemple, adoptent pour rendre compte de leur foi, et peut-être,
pour certains, de leur expérience. Il me faut aussi découvrir que le bouddha
n’est pas loin, non plus ! Il est peut-être une image qui doit garder son
sourire, puisque ce que je découvre, animé de ce souffle délicat de l’or
conscient, est l’aimable visage de la paix.
Mais, il
m’apparaît aussi que le culte bouddhiste est une aimable restriction de la
connaissance. Pour le bouddhiste que j’ai été jusqu’à cet instant, c’est la fin
de la dévotion exclusive à la tradition asiatique : mon corps est mis au monde
et accompagné par d’autres subtiles réalités, mais il n’est pas d’exclusive
orientale.
Car ce que je vois au-dessus de mon corps, ce qui
sourit sans forme, cette lumière dorée et fluide, n’a pas de nom, de religion,
de mot, ni de préférence. Il est donc sans valeur pour moi désormais d’affirmer
un bouddha élitiste. Tout cela n’est qu’une question de dénominations, de vocabulaire,
sans doute de foi et, en ce qui me concerne, sans aucune nécessité, dès cet
instant que je vis, là.
Je découvre de l’intérieur un peu de l’universalité
de la condition humaine, une beauté, quelque chose de plus qui nous prolonge
dans d’autres réalités, et la limpidité de son or volatil.
Je reconnais, en ces instants, la part de vérité
que contient tant le bouddhisme, que le christianisme, que le judaïsme, que
l’islam : il y a une relation subtile à tout le corps de l’humanité qui dépasse
l’incarnation charnelle et sa limite des sens.
Ce lien, cette intimité ne sont pas connus de notre
science expérimentale. Il est donc naturel que je découvre aussi la valeur de
l’agnosticisme : je ne trouve nul dieu à barbe blanche, nul credo de papier,
nul dogme en lettres de feu, en ces instants.
Il est bon aussi de regarder la vie sans religion,
si cela nous ouvre à la réalité, à la bonté. Enfin les athées qui croient au
corps, à la puissance de l’intelligence, à la force de notre volonté, de nos
apprentissages, ont aussi leur bonne raison de croire en ce temps, ce corps, et
ces opportunités qui vont de la naissance à la mort.
Il me faut reconnaître que ma conscience est liée à
la vie, à ce corps physique. Si je quitte cette enveloppe, si patiemment
éduquée, nourrie, lavée et reposée chaque jour, ma personnalité disparaît, je
ne suis qu’un souvenir pour quelques amis.
Comment pourrais-je mobiliser l’intelligence, le
sentiment, sans cerveau et sans cœur ?
Comment pourrais-je éprouver le désir et la
prudence, sans membres et sans mains ?
Comment pourrais-je m’émouvoir d’une fleur de
pâquerette, sans yeux, sans nez et sans lèvres pour y poser un baiser ?
Les athées ont donc raison : il faut vivre. Il faut
réussir. Il faut tailler une petite encoche dans l’univers, juste quelques
décennies pour laisser une trace de lumière, pour avoir conquis le droit de se
reposer...
Tels des papillons diaphanes, nous n’avons qu’un
seul printemps pour être.
Tels des éphémères, nous ne possédons que le jour
et la nuit pour vibrer et voler, pour toucher la chaleur et la fraîcheur, pour
humer les senteurs de la nature et pour traverser l’univers.
Ainsi se réconcilient le bouddhisme, le
christianisme, le judaïsme, l’islam, l’agnosticisme et l’athéisme en ce moment
au seuil de la vie et de la mort.
Face à ce « soi » qui s’élève, et me montre que je
suis imprégné de lui, sans que je le détecte d’habitude au quotidien, je vois
bien que le corps a besoin d’autre chose que de nourriture et de thé.
Il porte une autre réalité, peut-être un autre
monde, d’autres évolutions. Me voici peut-être quant à moi dans la relation à
quelque mystérieux, bénévole et anonyme « seuil. »
Ne faut-il pas une présence attentive et
sophistiquée pour me permettre ce long rendez-vous avec ce flot d’or impalpable
? Cette beauté se révèle, nue, en un halo de luminosité majestueuse.
La science a cependant raison, je le sens, de ne
pas exposer ces mystères du « soi » : ils seraient dévoyés. On en ferait des
expériences à médiatiser, une banale technique du marchandisage...
Alors je remercie discrètement les scientifiques de
ne pas encore savoir que le corps est la partie dense d’un monde subtil, sage,
complexe, multiple et uni tout à la fois, infiniment plus évolué que notre
esprit humain...
Ils protègent chacun, dans sa fragile évidence, de
cette manière, dans ce silence qui est gardé sur l’essentiel... Mais, en ces
minutes initiatiques, la question se pose : dois-je rendre mes armes et partir
? Dois-je laisser la vie ? Est-ce le moment ?
La présence d’une personne rencontrée dix années
auparavant, et plus jamais depuis, Monique D., apparaît en ces instants.
Cette personne, je ne la connais pas beaucoup. Mais
je l’avais considérée alors comme très correcte et d’une haute moralité. Elle a
consacré du temps à enseigner et éduquer au sein d’un mouvement social. Je suis
surpris de constater sa présence « intérieure » en cet instant, et de sentir
que peut-être, elle protège ma vie...
Deux possibilités sont, en effet, disponibles. La
première est celle qui est issue de mon apprentissage de moine novice au
contact du monastère bouddhiste.
Elle prône le détachement, le don de soi altruiste
et le renoncement au monde. Il faut s’élever vers les « champs purs des
bouddhas ». Il faut donc aspirer à s’unifier à des divinités tutélaires de ces
mondes », et même « se sacrifier pour leurs Protecteurs du bouddhisme ».
Imprégné de ce sage « lâcher prise de l’ego », je me confie à ces
instants.
Je suis cependant exposé à une autre possibilité,
plus utile. Il ne me faut pas partir ! La vie est précieuse. Il me faut
continuer, incarner des mots, des rêves, des idées, et jouer un peu sur un
clavecin baroque, quelques-unes de ces sublimes musiques entendues en songes...
Je dois donc assumer ma condition humaine. Je me dois de vivre.
Les deux perspectives apparaissent étonnantes, simultanées. D’un côté, je peux
me fondre en ce halo limpide, qui stationne au-dessus de mon corps, clair,
brillant. Je pressens, avec certitude, que je continuerais, dissous en lui,
l’aventure de la conscience dans la vastitude de l’univers. La mort du corps ne
serait pas tout à fait un point final.
La vie continue dans l’esprit, comme une énergie
parcellaire d’une essence plus évoluée qui existe, agit et se fond, fluide,
dans le cosmos. Mais le moi, mon sentiment d’exister, d’être, ce qui dit « je
suis », serait probablement transformé dans cette expérience « désincarnée ».
Et la jubilation de cette continuité spirituelle
serait-elle alors étendue à tout l’univers ? Alors, existerais-je quand même ?
Serais-je en mesure d’éprouver la suite de la vie ?
Sans limites physiques, dépourvu de la pesanteur, des petites préoccupations
humaines, aurais-je l’identité de Marc Bosche, permettant de garder la
continuité au-delà de la mort ?
Je vois aussi que cette vie humaine, ici et
maintenant, est encore plus précieuse...
Cette perception se fait, en effet, dans deux plans
différents. C’est le corps qui me donne le support indispensable à cette
conscience. Il me semble que « Marc » disparaîtrait de manière irréversible, au
moment où son corps arrêterait de produire ses images du monde.
Le principe subtil s’extrairait-il entièrement, le
corps sombrerait aussitôt dans l’inconscience et c’en serait fini d’un humain.
Je découvre ainsi la réalité de la finitude, la mort, que connaissent bien les
Terriens.
Et cela donne raison à Sartre qui affirmait à
travers un de ses personnages littéraires : « Le ciel est vide, Dieu n’existe
pas. » Je partage donc cette évidence, sans trouver cela très agréable. La mort
est réelle. Le corps nous donne notre identité.
La fin de nos cinq sens nous obligerait à
disparaître. La possibilité de revenir se fondre dans un plan invisible est un
réconfort, certes. Il faut reconnaître aux religions ce mérite.
Mais, il me semble que s’identifier à la parcelle,
ou à l’essence primitive, s’unir à ce flot de lumière vive, serait une manière
de se dissoudre et peut-être aussi de... mourir à soi-même. Qui sait ? Cette
conscience lumineuse dure-t-elle, continue-t-elle longtemps ? Rien n’est moins
sûr. La vie est de loin préférable à la mort.
Alors, sans que je le décide, il m’apparaît que
cette eau de vie dorée, qui vogue au-dessus de mon corps, à un mètre, ou un
mètre cinquante, environ, me « dit » de ne pas faire maintenant son voyage dans
les plans subtils.
Il serait possible, bien entendu, de me fondre en
sa luminosité. Je pourrais laisser ma conscience s’envoler et se mêler à ce «
champ » immatériel. Je pourrai revenir à son expérience, et renoncer à celle
d’humain, qui m’a été généreusement « prêtée » pour cette vie...
La vie, qui rayonne ici, me montre autre chose : le
sacrifice que j’ai accepté dans mon style de vie contemplative est conforme à
une religion. Mais ce don de soi total m’est restitué maintenant.
Il m’est rendu, afin que je continue ma course sur
la Terre. Il me faut donc revenir, raconter ce que j’ai vu, connu, compris, en
ces instants privilégiés, et être un citoyen de la Terre, comme tout le monde.
Il se peut même qu’en ces instants, il me soit aimablement souligné le besoin
de bien vivre, pour chacun de mes congénères, y compris pour moi-même.
Il me faut donc renoncer à l’image sacrificielle,
religieuse, où le meilleur allait vers un idéal dévotionnel, une imagerie, avec
ses bouddhas dorés. Il me faut accepter ce que le nuage d’or vivant me fait. Il
me ramène sans ambiguïté à mon corps, et se dissout.
Il m’enracine à nouveau, et puis disparaît comme
par enchantement. Où est-il ? Je n’en ai pas la moindre idée, aujourd’hui ? À
l’intérieur de moi ? Un peu, mais pas nécessairement. À l’extérieur de ce corps
? Sans doute, chez tous les autres, mais peut-être aussi dans les étoiles, le
soleil et la voie lactée !
Je retourne donc sans déplaisir vers une vie, une
humble vocation à assumer, et vers le destin de tout être humain. Et je mets
bientôt les objets de la foi, mes bibelots rituels du bouddha, dans un endroit
paisible de la maison. Je les y range avec gratitude, sans plus m’en soucier
que d’une guigne, y compris mon fameux moulin à prières électrique !
En revanche, je sors ma clarinette d’ébène de son
étui, ma flûte alto baroque en palissandre de sa boîte de satin.
J’installe dans mon salon de musique blanc, au
vaste parquet de chêne massif, mon clavier Yamaha et choisit une tessiture
baroque pour l’accorder.
Je déploie mes belles partitions des quattro
stagioni commentées par Vivaldi, et celles de Jean-Philippe Rameau. Musique
! Contrepoint et harmonie !
Les effets à moyen terme et dans ma constitution
de ces deux expériences de mort imminente
QUATRE ANNÉES APRÈS.
Les deux expériences de mort imminente que j’avais vécues, sur une civière à
l’hôpital (avril), puis à la maison (juillet), trouvèrent plus tard d’autres
échos plus profonds dans ma vie.
Sur le moyen terme (quatre années passèrent), il
s’avéra qu’elle était l’annonciatrice de certaines transformations dans mon
corps et mon psychisme, plutôt favorables en général.
J’acquis progressivement, à ma grande surprise, une
meilleure concentration, une attention soutenue, une vigilance détendue et
durable.
Ma capacité à travailler, à écrire, à penser
s’affinèrent. La mémorisation devenait détaillée, et surtout rapide.
Parfois il me suffisait maintenant de parcourir un
texte rapidement, pour en avoir non seulement les grandes lignes mais aussi de
nombreux détails...
Je pus ainsi mieux préparer les cours et les
conférences que je donnais ici ou là. Je pus clarifier mes idées, et apprendre
à les exprimer, non sans la remise en questions de mes propres présupposés.
J’apprenais désormais plus vite, en dépit de l’âge
qui venait ! Ma sensibilité s’était aussi humanisée, c’est-à-dire qu’elle se
faisait compréhensive...
Je réalisais mieux la valeur de la vie et de toutes
les expériences que permettait normalement le corps, et auxquelles je n’avais
auparavant pas prêté assez d’attention.
Je réalisais un peu l’importance essentielle de
l’amour chez les autres, la profondeur des sentiments familiaux, et la valeur
des vrais amis, rares et donc si remarquables.
Entrevoyant désormais la complexité illimitée et
les mystères insondables de la nature, je renonçais à vouloir la transformer,
ou même à régenter les autres. Je laissai chacun vivre sans interférer.
Mon corps était moins affecté par la rencontre,
même s’il avait perdu trop de sa force et de sa vitalité. Mon ambition, les
projets professionnels avaient de même été quelque peu élagués aussi. Je vivais
davantage au présent, songeant parfois à la nature fragile de cette vie, qui
pouvait s’arrêter d’un moment à l’autre...
Mais ce que je regrettai, en revanche, ce fut la
perte de cet idéalisme, de cet engagement pour incarner un monde meilleur ! À
cela je renonçai...
J’avais donc mûri.
Mais ce puissant moteur de ma jeunesse et de mes
voyages, ce qui avait aussi motivé mes études de psychologie, de sociologie
interculturelle et d’anthropologie organisationnelle, puis mes propres
tentatives d’enseigner l’interculturalité, allait me manquer, un peu, en
filigrane.
En perdant mes illusions, ma conviction qu’il
fallait humaniser le monde, c’est aussi une image essentielle de ma propre
inscription dans la réalité que je dus transformer.
Et c’est bien l’expérience même, intérieure et sans
ambiguïté, de cette réalité individuelle et unique, qui m’amena à renoncer à
donner aux autres le goût d’une quête spirituelle qui serait étrangère à leur
propre nature.
Je découvris enfin un peu mieux par moi-même ce que
les mots ne peuvent pas davantage dire...
Chacun était apte à une découverte potentielle.
Chacun avait cette faculté d’expérimenter, d’aller
plus loin. Et je ne pouvais pas anticiper ni faire pour les autres, ce que la
nature humaine profonde de chacun avait en réserve et en projet.
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Note :
Ce texte est aujourd'hui inclus dans un livre "Intelligent design ? Au coeur des champs de superconscience" qui peut être téléchargé en texte intégral, notamment en PDF.
Il a été préalablement publié, sous pseudonyme, par la revue en langue française de l’International Association for Near Death Experience Studies (I.A.N.D.S.).
A ce jour il est toujours disponible dans cette première édition sur le site de IANDS France