Essais & fictions spéculatives sur le bouddhisme contemporain
par Marc Bosche
Ces pages web explorent librement, et de manière très personnelle, l'imaginaire de la nouvelle relation du bouddhisme (ou plutôt des bouddhismes) et de l'Occident.
Voici un assemblage de textes composant une fiction en ligne. Il s'est construit à partir d'un web-forum interactif dont l'adresse est donnée dans le menu ci-dessus, et dont certains contenus ont été adaptés à la forme du présent weblog.
Car si la réalité dépasse souvent la fiction, l'auteur ne prétend pas à la vérité dans ce domaine qui appartient tout autant à la vie imaginaire qu'à la vie pratique. Une couleur, un point de vue se dégagent clairement de ces pages web et l'auteur ne postule pas à une impossible neutralité dans ce champ ambigu de la passion spirituelle. Il s'agit bien pour ces modestes pages d'une auto-fiction qui bénéficie ainsi de la liberté d'expression romanesque. Ah ! La sérénité fait vraiment couler beaucoup d'encre...




L'image sereine du bouddha ou le principe de plaisir
Libérateur, apaisant, bienfaisant, bienveillant : le bouddhisme dispose d'une excellente image en Occident, où son implantation est récente. Il y a cependant plusieurs bouddhismes et certaines formes plus dévotionnelles ou répétitives sont aujourd'hui mieux comprises. En particulier on se demande désormais si le tantrisme bouddhique ne pourrait pas, ici ou là, comporter des dimensions addictives. Sa pratique loin de libérer des "attachements" serait-elle en fait dans ces cas une nouvelle forme de dépendance, plus subtile, mais aussi plus insidieuse ? Nous ne prétendons pas donner de réponse simple à cette question plurielle. Et le débat est ouvert.
L'enthousiasme des débuts est également à prendre avec tout le sérieux qu'on lui doit : c'est un moteur de certaines communautés qui renouvellent fréquemment leur effectif de bénévoles, stagiaires pratiquants et autres travailleurs sans gages (et peut-être sans déclaration à l'URSSAF ?). Que deviennent les adeptes après l'enthousiasme des débuts, s'investissent-ils autant ? S'investissent-ils autrement ? Connaître les réponses à cette question nous permettrait de comprendre comment fonctionne l'adhésion des nouveaux sympathisants, puis des adeptes de plus longue date, et peut-être d'envisager une dépendance (ou une indépendance) évolutive dans le temps...
Pour certains nouveaux adeptes de la religion bouddhiste (ne généralisons pas), il y a un statut, une identité apparente, à affirmer et à maintenir. L'affirmation d'une "personnalité bouddhiste" a ses couleurs et ses qualités mais elle est aussi une pose, une expression de l'ego, un masque social (persona). Attention toutefois à ne pas tomber dans le piège de la discrimination sur la base de l'appartenance religieuse, et à rester dans l'examen attentif et bienveillant des pratiques sociales.
Une dépendance ordinaire en somme ? [Ce sont sans doute les plus tenaces...]
Mais
alors est-ce si grave, est-ce un sujet particulier de
préoccupation,
si après tout de nouveaux adeptes du styles de vie
bouddhistes
ne sont ni plus ni moins égocentrés que leurs
contemporains ?
C'est
une interrogation essentielle, car on sait à quel point nos
contemporains et nous-mêmes sommes accrochés au
maintien
de notre image sociale, de nos accessoires en somme.
Certains
styles de vie qualifiés à tort sans doute de
"bouddhistes" seraient-il eux aussi un costume de l'ego, un
habitus !? Et certains adeptes (sans généraliser,
ni
discriminer) de cette persona bouddhiste lui seraient-ils tout aussi
attachés que nos concitoyens le sont à des images
statutaires plus répandues ?
Les pratiques sociales ou principe de réalité
C'est ce que ce développement souhaite modestement accomplir : "démythifier" (démystifier) ce récent phénomène social et prévenir les visiteurs des déceptions éventuelles avant qu'ils ne s'engagent parfois durablement. Ces anecdotes critiques qui ont pu être citées, ici et là ne visent pas à salir ou à troubler l'image d'une religion qui nous est à tous plutôt sympathique, mais à réveiller les attentions de nos visiteurs qui se laissent tenter par le "beau voyage spirituel" sans en interroger les pratiques réelles.
Il
faut nécessairement interroger la
réalité des
pratiques sociales du bouddhisme aujourd'hui, et ne pas fermer les
yeux sur les dérapages, c'est il me semble le message que
chacun à sa manière a pu apporter sur les
colonnes de
ce portail. Et si un groupe, ou un instructeur, voir un
élément
de dogme ne passe pas le test, un bon conseil, je crois, est de
passer son chemin et d'aller voir ailleurs, voire de faire son chemin
seul s'il n'y a pas d'autre voie sûre. Le plus essentiel pour
les nouveaux qui découvrent ces écoles
initiatiques du
bouddhisme est d'éviter de couper la branche de leurs
relations sociales actuelles sur laquelle ils sont assis au profit
d'une adhésion socialement coûteuse et
décevante
(par exemple à un mandala de practitioners tantriques qui
pourrait le leur suggérer implicitement sans leur offrir
vraiment de projet stable en retour).
En bref, être au
moins aussi "picky" et "choosy", c'est à
dire aussi pointilleux pour le choix de son école bouddhiste
que pour le choix de sa prochaine auto ou de son prochain
écran
plat de télé !! Vous comprendrez, je crois, le
second
degré de cette suggestion. Nous développons des
trésors
d'ingéniosité pour faire des achats quotidiens,
allant
jusqu'à examiner les modèles d'autocuiseurs ou de
fer
à
repasser dans des magazines qui les ont testés, ou allant
jusqu'à comparer leurs prix grâce à des
comparateurs sophistiqués sur Internet. Or pour le choix
d'une
école spirituelle, ou d'une nouvelle religion minute, ce qui
est quand même autrement plus important et
sérieux, nous
fermons les yeux, disons "bouddha, que ta volonté soit
faite !", prenons naïvement tous les risques d'être
floués ou déçus, et
décidons à
chaud sans savoir dans quoi nous nous engageons. Puisque la
quête
du bouddha est devenue le grand spiritual supermarket que nous
savons, je suggère d'appliquer les règles et les
exigences que nous avons pour le supermarché quotidien de
nos
désirs, règles basées sur l'examen
attentif, la
comparaison critique, l'élimination sans
hésitation des
options moindres, et le refus du moindre doute et de la moindre
anomalie !
A
quand un "Que Choisir ?" consacré au bouddhisme ?!!
Mais un modèle passerait-t-il le test avec plus de dix sur
vingt ?!! Et où est la garantie, la
responsabilité du
fournisseur ?!! On le voit ce type d'approche permet de comprendre
que certaines écoles bouddhistes font supporter à
leurs
usagers tout le poids de leurs responsabilités
institutionnelles au lieu de les assumer. Au final la
responsabilité
de l'échec, de la déception voire de l'abus
éventuel
est toujours supporté par l'usager et jamais par
l'institution
au nom du sacro-saint "karma", bien utile pour dédouaner
l'institution de la moindre responsabilité.
Il
me semble que nos contemporains n'ont pas à faire des
chèques
en blanc à des groupes de cette nature, puisqu'ils ont aussi
des droits, ils doivent pouvoir obtenir le "satisfait ou
remboursé" de diverses manières, ainsi qu'une
compensation convenable si les choses tournent mal, ou si l'on a
abusé en retour de la confiance qu'ils ont offert !
"Pas
d'éveil spirituel obtenu par cet élève
bouddhiste après vingt ans de pratique dans cette
école
?! Remboursez et compensez pour le non respect des promesses
marketing !!! " Comme chez Darty ! La bouteille de champagne en
prime.
Quel
paradoxe
! :
Les
modèles de lecture du monde ne restituent pas vraiment cette
image complète de l'expérience, de la
réalité
telle qu'elle est, avec sa souffrance, son potentiel positif
etc.
C’est
sans doute, comme il a souvent été
noté, la fin
des idéologies, le
déclin de ces approches en
"-ismes" qui ont eu légitimement sans doute leur
heure de gloire et leur importance : christianisme, positivisme,
matérialisme, marxisme, etc. Le dernier en date à
s'être exposé puis
désenchanté étant
peut-être le bouddhisme.
Il
me semble qu'aujourd'hui nous commençons à mieux
percevoir en quoi toutes ces idéologies mutuellement
exclusives (le bouddhisme étant l'une des
dernières
à
avoir eu du succès en Occident avec l'effet dalaï
lama)
ne seraient plus les outils de l'esprit satisfaisants pour notre
époque. C’est du moins mon impression.
Notre
époque connaît un peu mieux l'accès
à
l'information en temps réel, à l'Internet, les
technologies et les sciences qui pénètrent plus
profondément la réalité, et surtout
les enjeux
planétaires, l'urgence de réfléchir
à sa
survie, ainsi que la place de la Terre dans l'univers.
Tout
cela fait voler en éclat les idéologies, qui sont
trop
"petites", trop "étroites", trop
simplistes pour rendre compte de la complexité et de
l'ouverture extraordinaire des esprits aujourd'hui.
Voici
la conclusion du livre en ligne gouttes
de rosée au jardins du lotus qui
évoque aussi cette
question :
"Quel
paradoxe : la recherche de la sérénité
pourrait-elle aussi connaître, comme d’autres
traditions,
certaines tentations de se clore ? Le message du bouddha servira-t-il
alors de dogme et non plus de gnose ? La fontaine orientale des
mystérieuses pratiques de méditation
coulera-t-elle
encore, ou est-elle déjà
pétrifiée ? Des
écoles qui sont à bout de souffle en Asie
peuvent-elles
encore promouvoir un humain en révélation
progressive,
et accepter les individus d’aujourd’hui ?
L’humanité,
dans sa complexe, diverse et foisonnante évolution,
échappera-t-elle à l’idée
théâtrale
d’une félicité jalousement
gardée par des
maîtres à penser revêtus d’une
longue
épitoge ? Selon nous, la quête essentielle passe
par
soi, par les autres, et n’a pas besoin de grand
décorum...
La
perte d’audience des bouddhismes en Asie, le
déclin
probable, sinon inévitable, de leur mode en Europe, ne sont
donc pas seulement le fait de l’apparition progressive
d’un
monde plus scientifique, plus technologique et plus informé.
Comme l’écrit le prix Nobel de
littérature V.S.
Naipaul (cité en 2002 par l’hebdomadaire Newsweek)
au
sujet de la quête humaine du bonheur : «
l’idée
de l’individu, de la responsabilité, du choix, de
la vie
intellectuelle, de la vocation, de la perfectibilité et de
l’accomplissement : c’est une idée
humaine
immense. Elle ne peut pas être réduite
à un
système fixe. Elle ne peut pas générer
du
fanatisme. Mais on sait qu’elle existe et, à cause
de
cela même, les autres systèmes plus rigides
éclatent
finalement...»
Que des systèmes bouddhiques rigides éclatent déjà sous la pression de leurs schismes et de leurs contradictions, la statue admirable sourit... comme si de rien n’était."
Recompositions communautaires
On retrouve aussi, ici et là, des dérives communautaires dans d'autres religions aujourd’hui, du fait de la montée en puissance de tentations néo-fondamentalistes et de replis, voire de crispations. Le bouddhisme, c’est du moins ce que j’ai crû découvrir parfois au sein de certaines mouvances du tantrisme en particulier d’origine himalayenne, ne fait hélas pas exception. Mais ces crispations identitaires sont sans doute moins alarmantes que dans d’autres religions. Cependant au sein du bouddhisme d'origine himalayenne les tentations du pouvoir shamanique et de "l'hubris" symbolique des « protecteurs courroucés » sont fortes désormais en Occident. Lorsque la soumission à l'autorité, la fusion dans le groupe et le poids des rituels s'ajoutent à ces possibilités d'intimidation par l'image effrayante des gardiens courroucés, c'est tout le message du bouddhisme qui est dénaturé. Cette inversion du sens est très décevante pour les Occidentaux pour lesquels « bouddhisme » rimait encore récemment avec « idéalisme », c'est-à-dire avec paix et non-violence. Avec les pratiques rituelles et les images courroucées venues des himalaya le bouddhisme a mis un tigre dans son moteur en Occident, mais il a peut-être déclenché plus sûrement encore sa désaffection, car les Européens attendaient une voie de sagesse et de sérénité, et ne se satisferont probablement pas en son lieu et place de l'ambiguïté de cultes à l'imagerie sanguinaire...




Photo ci-dessus : Mahakala, protecteur courroucé. Son culte rituel flamboyant est souvent célébré quotidiennement dans des "centres du dharma" d'origine himalayenne. Il tient un crâne rempli de sang, brandit un grand couperet affûté, arbore son collier de têtes fraîchement tranchées et piétine des silhouettes humaines.
Une lectrice
attentive qui suggérait des éclaircissements sur
le
profil de l'auteur nous a demandé aussi d'expliquer le but,
l'objectif, la raison d'être de nos publications en ligne. Et je suis confus,
en
effet, de ne pas avoir pensé à
l'écrire,
simplement, à l'usage des internautes qui ouvrent ces pages
au
hasard, parfois, d'une recherche par mot-clef sur un moteur.
J'ai
mis en ligne ces contenus, qui comprennent d'ailleurs beaucoup de
brèves citations d'autres auteurs, pour informer les
personnes
nouvellement intéressées par le bouddhisme des
zones
d'ombre que comportent aujourd'hui certaines des pratiques dites du
néo bouddhisme. Ce travail n'ayant pas
été,
à
notre connaissance, fait à fond par les prescripteurs, les
enseignants, les directeurs et les animateurs d'écoles de
méditation, sans doute effrayés à
l'idée
de montrer les aspects moins attractifs de certaines propositions
spirituelles.
C'est
parce que les
sites sur le bouddhisme montrent d'abord l'aspect prometteur,
séduisant du bouddhisme que j'ai
délibérément
dédié ce site à des aspects moins
engageants,
afin d'établir une sorte de contrepoids, d'effet de
balancier,
et que chacun puisse se faire une idée plus
informée et
contrastée, et élaborer son propre point de
vue.
Chacun devrait pouvoir se faire une image plus équilibrée et réaliste de ce phénomène social. Peu d'écoles bouddhistes incitent vraiment à la prudence, en montrant tous les risques, car elles sont structurées pour fédérer, et non pour repousser d'éventuelles adhésions. En revanche, par son indépendance, par l'absence de projet ou d'activité commerciale en relation avec le bouddhisme et de lien avec ses promoteurs, ce site peut adopter un ton libre et traiter les problèmes sans fausse pudeur.
A qui ces pages s'adressent-elles ?
Ces
pages Web sont en particulier destinées à ces
personnes
jeunes et idéalistes, prêtes parfois à
tout
quitter et à s’engager dans le tantrisme
bouddhique,
voire dans une retraite collective de trois années, sur un
coup de cœur, pour ne pas dire sur un coup de tête.
J’aimerais être certain que celles qui liront ces
textes
auront des éléments concrets pour leur
éviter de
faire des "bêtises", ou tout simplement des choix
prématurés, qu'elles regretteraient plus tard,
comme
quitter abruptement leur emploi stable, se séparer
inopinément
de leur conjoint, voire laisser leurs enfants sans père ou
sans mère à la maison et sans pension
alimentaire, se
couper progressivement de leur réseau, professionnel,
familial, social et amical pour devenir bénévole
dans
un « centre du dharma ».
D'autre part les
personnes qui ont fait des séjours en clinique psychiatrique
à
la suite d'expériences yoguiques difficiles au sein
d'écoles
du tantrisme bouddhique (suite à quelque "retraite"
collective ou individuelle ou à des pratiques mantriques
avec
des visualisations intensives) ne sont pas si rares, l'auteur
de ces pages en a déjà connues plusieurs au fil
de ces
quinze dernières années. Et si ce site, par ses
appels
au discernement, évite un jour ne serait-ce qu'un
seul
incident psychiatrique, il aura plus que rempli son bon office...
Pas
amer
Enfin
à cette lectrice attentive qui avait également
crû
déceler la déception, voire l'amertume d'un
ancien
disciple dans ces pages Web, j'ai répondu ainsi, et
j'espère
que cette réponse ne manquera pas trop de modestie :
"Je
ne suis pas amer, ni déçu, contrairement
à ce
que vous supposez, j'ai eu la chance de découvrir aussi le
bouddhisme dans ses meilleurs aspects, et ces rencontres sont
inoubliables. C'est d'ailleurs parce que j'ai
élaboré
mes grilles de lecture au contact d'excellents exemples que j'ai
parfois comme vous le suggérez la dent un peu plus dure. Oui
:
la confrontation de la réalité et de la
théorie,
comme vous l'écrivez, est intéressante, et
j'espère
que c'est cette impression qui vous restera de ce site..."


Fictions spéculatives par Marc Bosche, copyright 28 mars 2006. Textes sous licence Creative Commons (copie autorisée pour usage non commercial). L'éditeur ne peut assumer aucune responsabilité éditoriale pour les liens externes proposés, ne connaissant pas nécessairement les arrières plans et les contextes des sites vers lesquels ces liens pointent depuis la présente page. Le fait de citer ces sources externes ne signifie pas que l'éditeur soit en accord avec toutes les opinions exprimées par ces sites externes vers lesquels des liens pointent.