Dérives dans le Zen d'origine japonaise
par Marc Bosche




On
peut très bien lire, voire s'asseoir en
méditation,
pratiquer l'attention aux autres, au geste, à l'instant sans
pour autant adhérer à un temple ou à
un groupe
structuré. A titre personnel j'avais trouvé
agréable
le fait de se retrouver avec quelques amis ou connaissances. J'ai,
par exemple, de très bons souvenirs de séances de
méditation le vendredi soir à Séoul,
dans les
locaux d'une librairie bouddhiste près de l'ancien palais de
Kyongbok et de ses vastes jardins publics, où une
poignée
de Coréens m'avait invité à venir
m'asseoir et
pratiquer le Zen Choggye (influencé par le Taoïsme
et sa
respiration abdominale TanJonO'Up) avec eux. Après, nous
allions boire un thé ou une infusion ensemble dans un tea
room traditionnel et nous
parlions tranquillement, ce sont des
moments délicieux.
Plus tard j'ai eu envie de
renouveller l'expérience dans les années 90, en
région
parisienne, à la maison de meulières
où
j'habitais. J'avais la chance d'avoir à l'étage
une
grande pièce libre, moquettée et
mansardée
donnant par trois belles fenêtres sur une futaie de
chênes
centenaires. Une poignée d'amis venait là chaque
dimanche matin s'asseoir et pratiquer assis en tailleur dans le
silence, avant que nous ne nous retrouvions dans ma cuisine pour un
brunch amical. C'était aussi de très bons
moments. J'ai
dû arrêter l'expérience lorsque le
groupe a
commencé à grandir et à perdre cette
intimité
tranquille... Il suffit parfois d'un nouvel
élément un
peu agité pour que toute l'ambiance soit remise en cause...
Et
j'ai vu la difficulté qu'il doit y avoir d'accueillir tout
le
monde dans un groupe. Et je souscris à ce que vous nous
dites,
Tinh'Yi, des difficultés supplémentaires que
peuvent
approter les groupes organisés et structurés.
C'est
pour cette raison que j'ai arrêté
l'expérience,
et que je suis allé au monastère de
Félicité
entreprendre cette recherche anthropologique en immersion totale
auprès du vieux "Très Précieux"
où
d'autres surprises m'attendaient...
Quid du Zen
Le
Zen (en particulier issu du Zen Soto japonais) avait bien pris racine
dans les années 70 et 80, mais il semble que la croissance
du
bouddhisme de tradition tibétaine ait
été plus
forte et plus affirmative depuis avec, peut-être, "l'effet
dalaï-lama".
Pour le Zen le mot est devenu un
vocable de la vite quotidienne, synonyme de déco, de
diététique, de repos. Mais il me semble que
tandis que
le Zen devenait l'otage des magasins Nature
&
Découvertes
et le faire-valoir des
catalogues d'ameublement, il perdait
simultanément de sa vigueur comme pratique de
méditation
au profit du bouddhisme de tradition himalayenne, présent
dans
des centres sans doute plus nombreux et disposant d'un encadrement
permanent.
Quant aux Zen "institutionnels", je ne suis
pas vraiement qualifié pour en parler. A ce qu'on en entend
dire il y a eu, semble-t-il, surtout quelques histoires de personnes
dans le Zen "officiel", cela a commencé après
le décès de Taisen Deshimaru, lorsque ses
héritiers
spirituels putatifs se sont en quelque sorte chamaillés pour
être habilités à poursuivre la
tradition du
défunt maître.
Des personnalités ont pu ici ou
là aussi se disputer plus récemment dans le cadre
de la
vie de centres, assez occasionnellement, rendant moins paisible
dit-on parfois, l'atmosphère de certains de ces groupes.
En
particulier des éléments de valeur ont pu
être
exclus qui ont pris la parole ensuite sur des sites Web assez
percutants pour dénoncer certains dérapages en
terme de
pouvoir. Mais ne connaissant pas de première main ces
récits
je ne peux, ni affirmer ni infirmer ce que l'on lit ici ou
là
sur le net.
Zen at War
Je suis allé
voir les liens sur le livre évènement Zen at War,
il
s'agit d'un très intéressant ouvrage sur les
dérives
nationalistes du zen japonais, un livre d'histoire, semble-t-il,
publié en 1997 et traduit en français. Voici un
premier
lien que je mettrai aussi en RESSOURCES
:
http://www.zen-occidental.net/nishijima/gudo3.html
Voici
un bref extrait de cet article ci-dessus au titre d'illustration pour
l'exemple :
"Si
on vous ordonne de
marcher : une, deux, une, deux! ou de tirer : bang, bang! C'est
là
la manifestation de la plus haute sagesse de l'éveil.
L'unité
du Zen et de la guerre […] se propage jusqu'aux confins de
la
guerre sainte qui est maintenant en cours." (Harada Daiun
Sogaku, 1939)
"Les guerriers qui sacrifient leur vie pour
l'empereur ne mourront pas. Il vivront éternellement. En
vérité, on devrait les appeler des dieux et des
bouddhas pour qui il n'y a ni vie ni mort. Là où
il y a
loyauté absolue, il n'y a ni vie ni mort."
(Lieutenant-Colonel Sugimoto Goro)
"Depuis l'ère
Meiji, notre école [Sôtô] a
coopéré
à la conduite de la guerre." (Déclaration de
Repentance de l'école Sôtô, 1992)
La
publication du livre de Brian Victoria, Zen at War (New-York,
Weatherhill, 1997), publié en français sous le
titre Le
Zen en guerre 1868-1945 (Paris, Le Seuil, 2001),
révélant
la collusion des églises bouddhiques avec l'appareil
militariste et nationaliste japonais depuis l'ère Meiji
jusqu'à la fin de la seconde guerre mondiale a
suscité
de nombreuses réactions dans les milieux bouddhistes
occidentaux."
La parole d’anciens disciples du Zen se libère
Je viens de
télécharger
un des textes - de mars 1999 – de Ralf Halmann. En 14 pages
denses et bien construites son auteur, Ralf Halfmann, analyse le
fonctionnement d'une des plus vastes écoles du Zen en Europe
(issue d'ailleurs de l'école Soto japonaise), c'est un
constat
accablant, et qui semble bien fondé, sur une analyse sociale
qui paraît avoir été correctement
menée.
Voici un bref extrait de ce document exceptionnel, Le
Zen à
l’Ouest :
" Le
point de
rupture est survenu lorsque j’ai accidentellement lu le livre
"Zen at War" de B. Victoria et découvert que
plusieurs des maîtres hautement admirés de notre
lignage
Zen étaient apparemment des meurtriers et des bellicistes.
Le
maître à qui j’ai
présenté ce livre
a tenté de minimiser la chose avec des arguments ridicules,
en
me mentant à moi et à d’autres. A
partir de cette
expérience plutôt dégrisante,
j’ai
commencé
à faire ma propre enquête et à ne plus
me fier
à
ce que disaient les autres. Et plus j’ai cherché,
et
plus j’en ai trouvé. Par exemple, j’ai
découvert
que beaucoup de choses qui nous avaient été dites
étaient soit simplement fausses, soit basées sur
des
croyances très douteuses. Je me suis tout soudain rendu
compte
de combien je m’étais
éloigné de ce que
j’avais voulu faire à l’origine avec le
Zen. Je ne
voulais pas adopter une idéologie, en fait. Je ne voulais
pas
devenir plus rigide au lieu de plus ouvert. Je ne voulais pas
sacrifier tout mon temps libre, ma vie privée, mes amis, mon
travail, mon argent, pour l’amour de Zazen. Et je ne voulais
pas non plus devenir un "gourou" moi-même. Ce
n’était
pas ce que j’étais venu chercher. En me rendant
compte
de l’étendue de la fausse identité qui
avait
été
construite, j’ai décidé de partir.
Après
quoi, j’ai ressenti un énorme et durable
soulagement.
"
Je comprends mieux pourquoi cette lecture
pourrait aussi remettre en cause notre perception de Kodo Sawaki, le
célèbre maître japonais du Zen, voici
sous la
forme d'un bref extrait ce que Ralf Halfmann en dit, toujours dans le
même document :
" La
récente
publication du livre de Brian Victoria "Zen at War" a
fourni des données historiques qui requièrent une
réévaluation de Kôdô Sawaki,
un homme qui
avait été jusque là l’objet
de louanges en
tant que Maître Zen "éveillé", au Japon
et à l’étranger, mais qui
était
apparemment un atroce va-t-en guerre bouddhiste. Il se vantait
ouvertement du nombre de gens qu’il avait tués
pendant
la guerre russo-japonaise (1905) et incitait ses étudiants
bouddhistes à se sacrifier sur le champ de bataille pendant
la
Seconde Guerre Mondiale. Il prétendait, par exemple, que
jeter
une bombe était équivalent du précepte
de ne pas
tuer. "
Je conseille vivement de lire
l'intégralité de cet article, qui analyse
méthodiquement mais de manière concise un
système
de contrôle social, en des termes qui m'ont
évoqué
ma propre découverte d'une autre "tradition"
bouddhiste reconstituée en Europe :
"La
pratique du Zen dans le cadre de l’AZI est bien plus
qu’une
simple pratique de la méditation assise. La
méditation
qui y est offerte est chargée et sertie d’un
système
idéologique et autoritaire complexe qui est insidieusement
implanté dans les participants tout en
l’étiquettant
"vrai Dharma". Je ne veux pas critiquer le Zen ou le
Bouddhisme en général, mais je pense que les
problèmes
que j’ai tenté de décrire pourraient
tout aussi
bien concerner d’autres groupes de Zen en Occident. Selon
moi,
la méditation est une bonne chose et je la recommande
fortement. Les problèmes surgissent lorsqu’une
idéologie
ou un système de croyance y est ajouté en
utilisant des
méthodes de contrôle mental et sans que
ça soit
clair dès le départ. "
Le rapport
critique de Ralf Halfmann est téléchargeable dans
le
format Word 97 en cliquant sur le lien disponible sur cette page
d'accueil du site : rap_azi_fr.doc
(224 kB)
La
plupart des autres documents indiqués sur cette page
d'accueil
ne sont plus disponibles hélas et renvoient à des
écrans publicitaires. J'encourage donc chacun à
lire le
rapport Halfmann (et à le télécharger
sur votre
disque dur) au cas où il disparaitraît un jour du
web.
Car les écrits les plus intéressants et les plus
polémiques sur les écoles bouddhistes
disparaissent
parfois du web après quelques années, comme par
exemple
le livre sur la guerre des karmapas : Rogues in Robes aujourd'hui
introuvable en ligne.
Ces quelques mots extraits du papier de
Ralf Halfmann pour conclure :
" La
structure de fonctionnement interne [...] telle que décrite
ci-dessus, peut être donnée en exemple
d’une
société totalitaire en miniature. [... ]Ce
qu’elle
offre n’est donc absolument pas quelque chose de nouveau et
n’est pas un modèle d’ordre social qui
puisse
résoudre les problèmes du monde.
[...] Et je ne
veux pas non plus suggérer que les personnes qui sont
activement impliquées dans l’organisation seraient
malveillantes, au sens de ce qu’elles seraient au courant de
ce
qui se passe vraiment. Je crois que même la plupart des
dirigeants jouent inconsciemment leur part dans le système
en
continuant simplement de faire aux autres ce qui leur a
été
fait auparavant. [...]
J’ai parlé à d’autres
ex-membres, et leurs expériences sont similaires
à la
mienne. Ensuite, le point crucial qui m’a finalement permis
de
m’en aller a été un libre
accès et un
libre débit d’information en provenance de tiers.
Je
crois que les techniques de contrôle mental [...] tiennent et
s’écroulent avec la possibilité de
contrôler
l’information. "
Je pense que ce phénomène d'anciens disciples qui en sont venus à "règler leurs comptes" de manière polie et littéraire est peut-être (souvent) tout simplement l'indice qu'ils se sont sentis dépossédés de quelque chose de très personnel, ou blessés intimement au cours de l'expérience organisationnelle ou initiatique. C'est peut-être un peu comme ces victimes qui demandent à la justice réparation pour un tort qui leur a été fait par un tiers et qui attendent des années pour cela. Il me semble que derrière les émotions négatives ou les critiques systématiques, il peut y avoir un sentiment juste de réparation qui s'exprime, parfois comme il le peut. La pression des groupes est intense, ils bénéficient parfois de l'aide bénévole d'avocat ou de conseil juridique, et ces personnes seules qui osent témoigner contre ces structures puissamment fédérées par la hiérarchie et le message doivent véritablement remonter le courant. J'ai donc tendance à lire avec attention et sympathie ce genre de témoignages où les intéressés n'ont rien à gagner en se mettant à dos tous leurs anciens condisciples, et où seule une flamme brûle parfois, celle vitale, de pouvoir crier sa vérité. Qu'ils aient déployé pour certains une grande énergie, en créant seuls sites web et autres blogs, pour aller au delà du cri et énoncer attentivement leurs critiques, les signale alors comme des témoins privilégiés.
Fictions spéculatives par Marc Bosche, copyright 28 mars 2006. Textes sous licence Creative Commons (copie autorisée pour usage non commercial). L'éditeur ne peut assumer aucune responsabilité éditoriale pour les liens externes proposés, ne connaissant pas nécessairement les arrières plans et les contextes des sites vers lesquels ces liens pointent depuis la présente page. Le fait de citer ces sources externes ne signifie pas que l'éditeur soit en accord avec toutes les opinions exprimées par ces sites externes vers lesquels des liens pointent.